On ne peut plus respirer

Je n’ai pas souvent pris la parole pour dénoncer des événements comme celui du meurtre raciste de George Floyd.

Ayant un «following» de femmes noires, je me disais qu’elles étaient déjà au courant et que c’était inutile de prêcher pour ma paroisse, d’autant plus que je ne voulais pas être une personne de plus qui relaie les mauvaises nouvelles dans leur fil de contenus. En plus, je ne suis pas aussi éloquente que les «vrais» militants.

Sans compter que je fais d’habitude un contenu léger et quasi dans le superficiel (même si on s’entend que les cheveux afro c’est quand même un sujet qui va chercher bien plus loin que le simple cosmétique; c’est social, c’est identitaire, c’est culturel, bref, c’est bien plus profond qu’une simple histoire de boucles).

Et pour finir, le gros malaise : je suis une femme noire mariée à un homme blanc. Ayant été traitée parfois de traitre à ma race, d’Oreo, de «métisseuse», de fausse noire et j’en passe, j’avais peur qu’en prenant publiquement la parole, cette relation personnelle ne vienne invalider tout ce que je pourrais décrier. Comme si je perdais de ma négritude, de mon indignation et la légitimité de ma colère par mon choix de compagnon de vie.

En apprenant la mort de George Floyd cette semaine, je me suis effondrée. Encore. Un de plus. Une fois de plus. Le lynchage des hommes qui me ressemblent, qui pourraient être mon père, mon frère, mon oncle, mon ami et maintenant même un fils. Un écho de plus à la mort injustifiée de tant d’autres. Une rage m’a envahie comme jamais – comme beaucoup d’autres personnes. Vous le sentez surement, on le voit aussi par les révoltes tout à fait justifiées à Minneapolis et ailleurs aux États-Unis : ce meurtre abject, devant des témoins impuissants, devant caméra, est la goutte qui vient faire déborder notre vase pleine ras bords. Parce qu’il y a eu tous les autres avant, ceux filmés et ceux beaucoup plus nombreux, cachés. Le racisme dans ce pays me jette à terre.

Aujourd’hui j’ai pleuré parce que George Floyd et tous les autres hommes et femmes noirs sont morts, et je me sens impuissante. Impuissante devant la machine de l’oppression du racisme systémique là-bas comme ici. Impuissante devant les suprémacistes qui sont backés par leurs privilèges, leur blancheur et leur société où le racisme se décloisonne à nouveau librement, à commencer par cet imbécile en chef qu’ils ont élu. Impuissante parce que oui, ça se passe aux États-Unis. Mais ça se passe ici aussi, parce que notre «beau Canada multiculturel» n’est pas immunisé contre le racisme, et le Québec en particulier où je vis n’est vraiment, mais vraiment pas exempt de cela.

Je pleure parce que je n’ai jamais réussir à faire comprendre à certaines personnes blanches leurs privilèges, sans être confrontée à de l’indifférence, du déni, du «whataboutisme» ou de l’opposition. Je pleure parce que j’évolue professionnellement dans des espaces où je suis la seule noire, et les microagressions et l’ignorance constantes me donnent une charge mentale qui m’épuise. Je pleure parce que je ne peux jamais être juste moi, mais je suis «la fille noire» qui fait bien attention à se surveiller pour ne pas déranger, pour travailler plus fort pour prouver ma valeur et déconstruire des stéréotypes. Je pleure parce que quand moi et mes concitoyens noirs militons et protestons, on nous dit qu’on se victimise, qu’y en a pas de problème, qu’on avait juste à obéir, faire ceci, faire cela, que les bons Québécois ne sont pas racistes eux au moins, que c’est la faute des Anglais, que y a du racisme anti-blanc et bla bla bla. Je pleure parce que je n’ai plus la force de faire l’éducation des gens qui ne veulent rien apprendre de toute façon. Je pleure parce que je me sens coupable de bientôt mettre au monde un enfant à qui je vais devoir expliquer comment naviguer un monde où il ou elle sera peut-être déchiré-e, où il ou elle connaitra aussi une charge mentale reliée à son identité croisée, que ni moi ni son père n’auront connu exactement comme lui ou elle. Je pleure parce que je suis si épuisée et je ne sais pas quand est-ce que ça va changer.

Je suis effondrée d’avoir été moi aussi coupable d’être silencieuse pendant longtemps, par peur que ma parole se retourne contre moi et qu’on me dise qu’elle n’est pas valide parce que mon conjoint n’est pas «de la bonne couleur» pour que je m’indigne. Limite, j’ai l’impression parfois que si un Blanc dénonce le racisme, on lui donne encore plus de légitimité parce qu’il pose un acte qui va à contre-courant du silence des autres. Mais c’est fini, je ne me tais plus.

En voyant les personnes blanches de mon entourage qui se sont tues et continuent de se taire au vu de ces atrocités, alors qu’elles partagent à bon vent toutes sortes d’autres histoires plus ou moins importantes, je suis enragée. Tant et aussi longtemps que nous resterons silencieux, il y aura ce clivage social et les discriminations, le racisme et les meurtres des Noirs et des personnes racisées se poursuivra. Tant que la majorité ne sentira pas concernée par les voix qui s’élèvent pour dénoncer, le système d’oppression sera là parce qu’il sera conforté par la complaisance et l’apathie de tous, y compris la mienne. Il y aura toujours ce «nous contre eux», cette incompréhension et cette différence fondamentale qui vient jeter la suspicion sur nos rapports entre humains.

La mort de George Floyd n’est pas juste tragique. Elle est déguelasse, inutile, à vomir comme tout meurtre gratuit. Et je suis épuisée de constater que même ça, ça ne vient pas chercher la fibre humaine de certaines personnes (je n’inclus même pas ceux et celles qui cherchent et trouvent des moyens de la justifier). L’indifférence totale aussi, je l’ai déjà dit, d’amis ou de connaissances.

Je suis tannée que ce soit seulement à nous les Noirs de nous insurger, de nous fatiguer à nous battre. Pour ceux qui ont l’habitude de dire «je ne vois pas la couleur, Noir ou Blanc on est tous humains, vive les licornes», ben c’est le moment de sortir de vos arc-en-ciel et de décrier. Parce que ouvrez au moins vos yeux pour voir qu’un autre de vos «tous humains» est mort de façon absurde. Ayez au moins l’honnêteté intellectuelle de comprendre que ça ne se passe pas comme ça pour les «tous humains» qui ont le privilège d’avoir la bonne couleur de peau face à la police. Et soyez assez francs pour vous questionner sur vos perceptions, vos rapports et votre éducation par rapport à tout ça.

Ne croyez pas que la mixité comme je la vis dans mon couple est une solution au racisme et à la discrimination. Ne vous dites pas qu’une pléthore d’enfants métisses viendra régler ce problème qui ravage la société et nous rendra tous égaux. La solution au racisme et à l’oppression, c’est d’éradiquer le racisme et les racistes, point barre. Et ça commence avec l’éducation de chaque génération présente et future. Ce n’est pas juste aux Noirs d’éduquer leurs enfants sur comment se comporter dans une société où ils sont minoritaires, comment travailler deux fois plus fort pour être bien perçu et ne pas être attaché à des stéréotypes, comment faire attention à ne pas se faire tuer, ni de leur apprendre à décrier et à être militants si un de leur pair se fait assassiner. C’est aussi aux autres, à la majorité de faire ce travail. Depuis #MeToo on répète que ce n’est pas aux filles et femmes de faire attention à ne pas se faire violer, mais bien qu’il faut d’abord éduquer les hommes et garçons dès le plus jeune âge de respecter le corps des femmes. Le parallèle est croche mais vous comprenez.

Et pour les autres comme moi, qui ressentiraient ce trop plein d’émotion, cette charge qui nous coupe littéralement l’air des poumons. Svp, cherchez de l’aide et du réconfort. Débranchez s’il le faut, reconnectez avec votre âme et votre paix intérieure avant de poursuivre le combat que nous devons mener. Il nous faudra du temps pour guérir de notre traumatisme collectif, mais nous avançons.

Je suis encore «raw» dans mes émotions. En crisse même. Mais, je devais écrire ou parler, fallait que ça sorte.

On n’en peut plus. On ne peut plus respirer. Rest in Power George.

Un commentaire pour “On ne peut plus respirer

  1. Très beau texte Esther!

    Vous avez, de manière très éloquente d’ailleurs, exprimé tout ce que j’ai ressenti et que je ressens encore aujourd’hui. Quelle catastrophe! Ça me brise le cœur, me chavire, me chamboule! J’ai essayé d’être forte mais à plusieurs reprises je me suis effondrée également, car… Qu’est-ce-que c’est  »être forte » de toute manière?

    C’est une fois de plus, une fois de trop… Encore une fois…

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